Des foules aux mouvements sociaux : structuration et perceptions
15 min de lectureAu programme du concours d’inspecteur des Finances publiques
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Vrai ou faux ?
Gustave Le Bon décrit la foule comme un être collectif gagné par la contagion mentale et la suggestibilité.
Pourquoi des individus se mobilisent-ils collectivement, alors que chacun aurait individuellement intérêt à laisser les autres agir ? La sociologie de l'action collective a longtemps hésité entre une lecture psychologisante, la foule irrationnelle de Gustave Le Bon, et des approches plus structurelles, qui expliquent la mobilisation par les ressources disponibles, le contexte politique et le travail de mise en sens des acteurs eux-mêmes. La notion retrace ce parcours théorique, d'Olson à Tilly, et l'applique à des cas concrets.
À retenir
- Gustave Le Bon (La Psychologie des foules, 1895) décrit la foule comme un être collectif gagné par la contagion mentale et la suggestibilité, sensible à un meneur ; cette lecture pathologisante a été largement dépassée mais reste une référence historique du programme.
- Mancur Olson (La Logique de l'action collective, 1965) met en évidence un paradoxe : un individu rationnel n'a pas intérêt à contribuer à un bien collectif non exclusif dont il profitera de toute façon en passager clandestin, surtout dans un grand groupe.
- Pour surmonter ce paradoxe, Olson identifie des incitations sélectives, avantages matériels ou moraux réservés aux seuls contributeurs, et souligne le rôle des petits groupes et des entrepreneurs de mobilisation.
- La théorie de la mobilisation des ressources (McCarthy et Zald, 1977) explique le succès d'un mouvement non par l'intensité du mécontentement, toujours présente, mais par sa capacité à réunir financement, réseaux et savoir-faire militant.
- La structure des opportunités politiques (Sidney Tarrow) montre qu'un mouvement émerge et se transforme selon l'ouverture du système politique : accès aux institutions, alliés influents, division des élites, capacité répressive de l'État.
- Le cadrage, ou framing (David Snow et Robert Benford), désigne le travail des acteurs pour rendre une cause intelligible et mobilisatrice, à travers un cadrage diagnostique, pronostique et motivationnel.
- Charles Tilly montre que la contestation emprunte à un répertoire d'action limité, propre à une époque : d'un répertoire ancien, local et direct, la contestation est passée à un répertoire moderne, national et modulaire (grève, manifestation, pétition), tandis qu'Alain Touraine analyse, à partir des années 1970, l'émergence de nouveaux mouvements sociaux centrés sur l'identité et la culture plutôt que sur la seule condition ouvrière.
De la psychologie des foules à la sociologie de l'action collective
Gustave Le Bon, dans La Psychologie des foules (1895), ouvre le premier grand chantier théorique sur le comportement collectif : rassemblée, la foule perdrait le jugement individuel de ses membres au profit d'une âme collective, gagnée par la contagion mentale et la suggestibilité, prompte à suivre un meneur charismatique. Cette lecture, née dans un contexte de défiance envers les mobilisations populaires de la fin du XIXe siècle, a longtemps structuré la représentation savante de la foule comme un phénomène irrationnel et dangereux.
Confusions fréquentes
- Foule et mouvement social ne sont pas la même chose
- La foule décrit un rassemblement spontané et éphémère ; le mouvement social suppose une organisation, une durée et des ressources mobilisées dans le temps, ce que la théorie de Le Bon ne permet pas d'expliquer.
- La lecture de Le Bon a été largement dépassée
- Les sociologies de la mobilisation des ressources et des opportunités politiques montrent que l'action collective répond à une rationalité stratégique, pas seulement à une contagion émotionnelle.
Un attroupement spontané autour d'un accident de la route relève de la foule au sens de Le Bon ; une grève reconductible organisée par un syndicat, avec caisse de solidarité et porte-parole, relève d'un mouvement social structuré, analysable par des théories plus récentes.
Le paradoxe de l'action collective et la mobilisation des ressources
Mancur Olson montre, en 1965, qu'un bien collectif, non exclusif par nature, profite à tous les membres d'un groupe qu'ils y aient ou non contribué : un individu rationnel a donc intérêt à laisser les autres agir, en passager clandestin. Ce paradoxe s'aggrave avec la taille du groupe, dit groupe latent, où la contribution de chacun pèse trop peu sur le résultat pour justifier son effort. Pour le surmonter, une organisation doit proposer des incitations sélectives, des avantages réservés aux seuls contributeurs : une incitation matérielle, comme une assurance réservée aux adhérents, ou une incitation morale, comme la reconnaissance sociale. Olson souligne aussi le rôle des petits groupes, où la pression sociale est plus visible, et des entrepreneurs de mobilisation qui investissent des ressources pour déclencher l'action.
| Paradoxe de l'action collective (Olson) | Mobilisation des ressources (McCarthy et Zald) | |
|---|---|---|
| Question posée | Pourquoi un individu rationnel participerait-il ? | Qu'est-ce qui explique le succès d'un mouvement déjà engagé ? |
| Facteur clé | Les incitations sélectives | Le financement, les réseaux, le savoir-faire militant |
| Rôle du mécontentement | Secondaire face au calcul individuel | Nécessaire mais non suffisant : toujours présent, rarement mobilisé seul |
Un syndicat qui réserve l'accès à une mutuelle avantageuse à ses seuls adhérents applique une incitation sélective matérielle, exactement dans la logique décrite par Olson pour surmonter le passager clandestin.
Structure des opportunités politiques et cadrage
Sidney Tarrow déplace le regard vers le contexte institutionnel : un mouvement émerge et se transforme selon que le système politique s'ouvre ou se referme, ce qui se mesure à travers l'accès plus ou moins large aux institutions, la présence d'alliés influents au sein de l'appareil d'État, la division des élites, qui fragilise leur front commun, et la capacité répressive de l'État face à la contestation.
David Snow et Robert Benford montrent, à partir du milieu des années 1980, qu'un mouvement construit des cadres d'interprétation pour rendre sa cause intelligible : le cadrage diagnostique identifie le problème et désigne ses responsables ; le cadrage pronostique propose une solution et une stratégie ; le cadrage motivationnel fournit un vocabulaire de motifs qui donne des raisons concrètes de s'engager.
Un mouvement écologiste qui désigne l'inaction des pouvoirs publics (cadrage diagnostique), propose une loi de programmation (cadrage pronostique) et appelle à ne pas laisser aux générations suivantes une situation dégradée (cadrage motivationnel) mobilise les trois cadres simultanément.
Nouveaux mouvements sociaux et répertoires d'action
Alain Touraine analyse, à partir des années 1970, l'émergence de nouveaux mouvements sociaux, centrés sur l'identité, la culture, l'environnement ou le genre, distincts du mouvement ouvrier classique organisé autour du rapport de production ; Ronald Inglehart relie ce tournant à la diffusion de valeurs postmatérialistes dans les sociétés d'abondance.
| Répertoire | Période | Formes typiques |
|---|---|---|
| Ancien (d'Ancien Régime) | Du XVIIe siècle à la première moitié du XIXe siècle | Charivari, émeute frumentaire, destruction ciblée de biens : une action locale, directe, souvent patronnée par des notables |
| Moderne | Depuis la première moitié du XIXe siècle | Grève, manifestation, pétition, réunion publique : des formes nationales et modulaires, transposables d'une cause à l'autre |
| Numérique (prolongement discuté, hors de la typologie de Tilly) | Depuis les années 2000 | Pétition en ligne, mobilisation par les réseaux sociaux : une extension du répertoire moderne que les chercheurs discutent, sans consensus sur sa nouveauté |
Pour organiser une réponse, relier chaque auteur à un mot-clé : Le Bon → contagion, Olson → passager clandestin, McCarthy et Zald → ressources, Tarrow → opportunités politiques, Snow et Benford → cadrage, Tilly → répertoire d'action, Touraine → nouveaux mouvements sociaux.
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1.Gustave Le Bon décrit la foule comme un être collectif gagné par la contagion mentale et la suggestibilité.Voir le corrigé
Vrai
Cette lecture, publiée en 1895, a longtemps structuré la représentation savante de la foule comme phénomène irrationnel.
2.Pour Mancur Olson, plus un groupe est nombreux, plus l'action collective y est facile à organiser.Voir le corrigé
Faux
C'est l'inverse : dans un grand groupe, la contribution de chacun pèse peu et chacun a intérêt à profiter du bien collectif sans y contribuer, en passager clandestin ; les petits groupes se mobilisent plus aisément, sauf incitation sélective.
3.Les incitations sélectives sont des avantages réservés aux seuls contributeurs à l'action collective.Voir le corrigé
Vrai
Matérielles ou morales, elles permettent de surmonter le paradoxe décrit par Olson.
4.Selon McCarthy et Zald, l'intensité du mécontentement suffit à elle seule à expliquer le succès d'un mouvement social.Voir le corrigé
Faux
Ce mécontentement est presque toujours présent ; ce sont les ressources organisationnelles mobilisées qui font la différence.
5.La structure des opportunités politiques de Sidney Tarrow inclut la capacité répressive de l'État face à la contestation.Voir le corrigé
Vrai
Elle inclut aussi l'accès aux institutions, la présence d'alliés influents et la division des élites.
6.Charles Tilly appelle « structure des opportunités politiques » l'ensemble limité des formes d'action connues et disponibles à une époque.Voir le corrigé
Faux
Tilly nomme cet ensemble le « répertoire d'action collective » : les contestataires y empruntent et l'adaptent plutôt qu'ils ne réinventent. La structure des opportunités politiques, concept associé à Tarrow, désigne le contexte politique plus ou moins favorable à la contestation.
Textes de référence
- Programmes de l'épreuve écrite n° 2 d'admissibilité du concours externe d'inspecteur des finances publiques (QCM et neuf options de QRC) — DGFiP — economie.gouv.fr (nouvel onglet)
- Fiches thématiques vie-publique.fr (institutions, finances publiques, Union européenne) — DILA — vie-publique.fr (nouvel onglet)
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