Écriture du moi, fiction et construction de l'identité
15 min de lectureAu programme du concours d’inspecteur des Finances publiques
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Vrai ou faux ?
L'écriture du moi implique une tension entre sincérité recherchée et mise en scène du récit.
Cette notion prolonge la précédente en abordant les deux dernières lignes du programme de l'écriture du moi, ses rapports avec la fiction et la construction de l'identité : en quoi l'écriture du moi est-elle toujours, aussi, une construction ? Elle définit d'abord le pacte autobiographique, que le sujet de 2026 demandait de définir et d'illustrer par une œuvre. La sincérité recherchée par l'auteur n'exclut pas la mise en scène du récit ; le roman autobiographique et l'autofiction brouillent la frontière entre vérité et fiction ; et l'identité racontée n'est jamais un simple reflet, mais le résultat d'un travail de mise en forme. La chronologie des formes appartient à une autre notion : ici, il s'agit de discuter une thèse.
À retenir
- Toute écriture du moi suppose une tension entre sincérité recherchée et mise en scène inévitable du récit : se raconter, c'est déjà composer, choisir, omettre.
- La mémoire n'est jamais une restitution neutre du passé : elle le reconstruit depuis le présent, ce que Proust explore par la mémoire involontaire sans écrire une autobiographie au sens strict.
- Le roman autobiographique (la Recherche de Proust, les Claudine de Colette) emprunte des éléments vécus sans engager le pacte autobiographique de Lejeune : le narrateur ne porte pas nécessairement le nom de l'auteur.
- L’autofiction, terme rendu public par Serge Doubrovsky avec Fils (1977), associe l’identité de l’auteur et du protagoniste à une présentation romanesque ; chez Doubrovsky, la fiction tient à la réécriture de faits vécus, sans exiger l’invention des événements.
- Le pacte romanesque, qui assume la fiction sans engager l'identité de l'auteur, s'oppose au pacte autobiographique ; l'autofiction se situe précisément à leur frontière, ce qui explique les débats critiques qu'elle suscite.
- Écrire son identité, c'est la construire en récit : le moi de l'écriture n'est pas le simple reflet d'un moi préexistant, mais le résultat d'une sélection et d'une interprétation de l'expérience vécue.
- L'écriture du moi s'ouvre à l'écriture de l'autre : Ernaux, dans Une femme, écrit la vie de sa mère à partir de sa propre mémoire, brouillant la frontière entre biographie et autobiographie.
Sincérité et mise en scène du récit de soi
Toute écriture du moi est traversée par une tension entre l'intention de sincérité, qui anime l'auteur, et la mise en scène inévitable que suppose tout récit : se raconter, c'est déjà sélectionner des épisodes, les ordonner, leur donner un sens qu'ils n'avaient pas nécessairement au moment vécu. Cette tension tient d'abord au fonctionnement de la mémoire, qui n'offre jamais une restitution neutre du passé : elle le reconstruit depuis le présent, en fonction de ce que le sujet cherche à comprendre au moment où il écrit. Marcel Proust explore ce phénomène avec la mémoire involontaire : une sensation présente fait resurgir tout un pan du passé que la volonté n'était pas parvenue à retrouver, preuve que le souvenir obéit à une logique propre plutôt qu'à un accès direct et maîtrisé.
Chez Proust, le goût d'une pâtisserie trempée dans une infusion fait resurgir, sans effort volontaire, tout un monde d'enfance que la mémoire consciente n'avait pas su retrouver seule.
Confusions fréquentes
- Roman autobiographique n'est pas autobiographie
- La Recherche de Proust et les Claudine de Colette empruntent au vécu sans engager pleinement leur identité réelle ; l'autobiographie, au sens de Lejeune, suppose l'identité déclarée entre auteur, narrateur et personnage.
- Sincérité ne signifie pas exactitude factuelle
- L'auteur peut viser la sincérité de l'intention tout en produisant un récit reconstruit et incomplet ; les deux ne s'excluent pas, mais ne se confondent pas non plus.
Du roman autobiographique à l'autofiction
Philippe Lejeune, dans Le Pacte autobiographique (1975), définit l'autobiographie comme le « récit rétrospectif en prose qu'une personne réelle fait de sa propre existence, lorsqu'elle met l'accent sur sa vie individuelle, en particulier sur l'histoire de sa personnalité ». Le pacte autobiographique est le contrat de lecture qui la fait reconnaître : l'identité entre l'auteur, dont le nom figure sur la couverture, le narrateur qui dit « je » et le personnage dont il parle, affirmée par le titre (Les Confessions de J.-J. Rousseau), par une déclaration liminaire, ou parce que le personnage porte dans le récit le nom de l'auteur. Le pacte décline une identité ; il ne certifie pas la vérité de chaque fait. Le préambule des Confessions en est l'exemple canonique : « Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple, et dont l'exécution n'aura point d'imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature, et cet homme, ce sera moi. Moi seul. »
| Pacte | Définition | Exemple |
|---|---|---|
| Pacte autobiographique | Identité déclarée entre auteur, narrateur, personnage, par le titre, un préambule ou le nom du personnage | Rousseau, Confessions |
| Pacte romanesque | Fiction assumée, identité non engagée, même si inspirée du vécu | Proust, la Recherche ; Colette, les Claudine |
| Autofiction | Identité déclarée et présentation romanesque ; fiction de l’écriture ou des événements, selon les conceptions | Doubrovsky, Fils (1977) |
Le roman autobiographique s’inspire de la vie de l’auteur sans promettre de la raconter fidèlement. La Recherche de Proust est un roman ; le prénom Marcel y apparaît pourtant, ce qui interdit de fonder la distinction sur la seule absence de prénom commun. Chez Colette, Claudine à l’école transforme les souvenirs scolaires en fiction : ce cas ne vaut pas pour tous ses récits d’enfance, dont Sido, à visée autobiographique. Doubrovsky publie Fils en 1977 comme roman tout en engageant son identité. Il y recompose des faits vécus dans un cadre narratif inventé et travaille les associations du langage. L’autofiction ne se réduit donc pas à l’invention d’épisodes : chez lui, elle repose aussi sur la fiction produite par l’écriture. D’autres conceptions accordent une place plus grande à une vie imaginaire. Cette diversité explique le statut débattu de la notion, à la frontière des pactes autobiographique et romanesque.
Pour une question de synthèse (« En quoi… »), annoncer une thèse nuancée : la sincérité du récit de soi n'exclut pas la construction narrative, elle s'y loge — et l'autofiction rend cette tension visible plutôt qu'elle ne la crée.
L'identité comme construction narrative
Dire que l'identité est construite dans l'écriture du moi ne revient pas à nier sa part de vérité : c'est reconnaître que toute narration suppose une sélection des événements, une mise en forme et une interprétation, qui transforment l'expérience vécue en récit organisé. De cette reconstruction résulte un écart entre le moi écrit, celui que le texte donne à lire, et le moi vécu, insaisissable dans sa totalité et son instantanéité. Cet écart n'invalide pas l'entreprise du récit de soi, mais il en fixe la limite : l'écriture du moi porte toujours un risque de complaisance envers soi, que chaque œuvre appelle à mesurer plutôt qu'à ignorer.
Écriture du moi et écriture de l'autre
L'écriture du moi ne se limite pas au récit de sa propre existence : elle peut devenir une écriture de l'autre lorsque l'auteur mobilise sa propre mémoire pour raconter une existence qui n'est pas la sienne. Annie Ernaux en offre l'exemple le plus net avec Une femme, récit consacré à la vie de sa mère, depuis l'enfance paysanne jusqu'à la maladie et la mort. Le texte part pourtant bien du moi de la narratrice : c'est sa propre mémoire qui rassemble les souvenirs, les objets, les phrases entendues, pour reconstituer une autre existence que la sienne. Cette entreprise donne au récit une dimension sociale explicite, la trajectoire individuelle de la mère se lisant aussi comme un document sur une condition sociale et une génération. Ce geste brouille la frontière entre biographie et autobiographie, puisque le sujet écrivant n'est pas le sujet raconté, mais reste engagé dans le récit par sa mémoire et son point de vue.
Dans Une femme, la narratrice part de gestes très concrets, une manière de servir la soupe ou de tenir un commerce, pour reconstituer, par touches, une existence qui déborde le cadre strictement familial.
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1.L'écriture du moi implique une tension entre sincérité recherchée et mise en scène du récit.Voir le corrigé
Vrai
Se raconter suppose de sélectionner, ordonner et interpréter les événements, ce qui compose déjà un récit.
2.La mémoire que Proust explore dans son œuvre est la mémoire volontaire, et non la mémoire involontaire.Voir le corrigé
Faux
Proust oppose la mémoire volontaire, insuffisante pour retrouver certaines sensations, à la mémoire involontaire qui ressurgit par une sensation présente ; il explore donc les deux, et non la seule première.
3.Le roman autobiographique emprunte des éléments vécus sans engager le pacte autobiographique de Lejeune.Voir le corrigé
Vrai
Le narrateur ne porte pas nécessairement le nom de l'auteur ; l'identité reste seulement suggérée.
4.Le terme autofiction a été forgé par Philippe Lejeune en 1975.Voir le corrigé
Faux
C'est Serge Doubrovsky qui le forge en 1977, pour son roman Fils ; Lejeune théorise le pacte autobiographique en 1975.
5.L’autofiction peut associer l’identité réelle de l’auteur à une présentation romanesque de faits vécus.Voir le corrigé
Vrai
Chez Doubrovsky, la fiction tient notamment au cadre narratif et à la réécriture ; d’autres conceptions admettent davantage d’événements inventés.
6.Dans Une femme, Annie Ernaux retrace la vie de son père.Voir le corrigé
Faux
Une femme (1987) écrit la vie de sa mère, entre biographie et autobiographie ; c'est La Place (1983) qui est consacré à son père.
Textes de référence
- Programmes de l'épreuve écrite n° 2 d'admissibilité du concours externe d'inspecteur des finances publiques (QCM et neuf options de QRC) — DGFiP — economie.gouv.fr (nouvel onglet)
- Arrêté du 2 mars 2011 fixant les règles d'organisation générale, la nature et le programme des épreuves des concours pour l'accès au grade d'inspecteur des finances publiques (version consolidée, modifiée par l'arrêté du 1er juillet 2024, NOR ECOE2416012A) — Légifrance (nouvel onglet)
- Guide ENFiP — préparer l'épreuve de QCM et de QRC du concours externe d'inspecteur des finances publiques — DGFiP — ENFiP (nouvel onglet)
- Les points sur les « i » — Serge Doubrovsky / ITEM CNRS-ENS (nouvel onglet)
- La Prisonnière, chapitre premier — Marcel Proust / Wikisource (nouvel onglet)
- Du côté de chez Swann, Combray — Marcel Proust / Wikisource (nouvel onglet)
- Sido, histoire et analyse de l’œuvre — Société des amis de Colette (nouvel onglet)
- Chronologie de Colette — Société des amis de Colette (nouvel onglet)
- Publications — Site Annie Ernaux (nouvel onglet)
- Qu’est-ce que le pacte autobiographique ? — Philippe Lejeune (nouvel onglet)
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